Vie ? Ou Théâtre ? une poésie visuelle et sonore

« Je ne vis que pour toi, que pour prouver que l’on a besoin de guides »1 écrivait Charlotte Salomon à son bien-aimé en 1943 dans Lettre à Amadeus Daberlohn. Avant de mourir à 26 ans dans les camps d’Auschwitz, l’artiste allemande a composé une œuvre totale réunissant 1325 gouaches accompagnées de textes et de références musicales. Quelques semaines précédant sa déportation, elle a confié « toute sa vie » au docteur Moridis. En 2015, cette vie composée de textes et de peintures est éditée sous la forme d’un roman graphique appelé Vie ? ou théâtre ? Charlotte Salomon a inspiré de nombreux artistes comme l’écrivain David Foenkinos ou la comédienne et metteure en scène Astrid Bas. Cette dernière rend hommage à l’artiste allemande dans une création saisissante. Vendredi 28 Mai, une étape de travail a été présentée au Centquatre : une immersion sensorielle d’une rare intensité.

Une archéologie dans l’œuvre par l’exploration scénique

Après une résidence Villa Médicis hors les murs à New York et à San Francisco suivie de deux créations respectives puis une rencontre à la Ménagerie de Verre, Astrid Bas s’est installée au Centquatre pour travailler sur une version française de Vie ? Ou théâtre ? – Let My People Go.

Depuis 2014, ses recherches ont donné naissance à différentes formes scéniques en langue anglaise. A Paris, elle réunit quatre interprètes pour une mise en relation du mouvement, du texte, de la vidéo et de la musique, en français cette fois-ci. Une remarquable poésie visuelle et sonore.

Le fil conducteur de ce travail est la Lettre à Amadeus Daberlohn écrite par la jeune artiste en février 1943. Porté par la voix pénétrante d’Astrid Bas, le texte révèle le plus profond de l’âme, les angoisses et les passions secrètes de la jeune femme. Charlotte a choisi le pseudonyme Amadeus Daberlohn pour nommer l’homme de sa vie, le professeur de musique Alfred Wolfsohn.

Une synesthésie créative

Au plateau, le texte est la colonne vertébrale autour de laquelle gravitent la vidéo, la musique et le mouvement. A côté de la comédienne, la danseuse Anna Chirescu et les musiciens Ami Flammer et Paul Serri dégagent une présence fantomatique.

On assiste à un dialogue des sens, démarche fondatrice de l’œuvre de Charlotte Salomon. « L’union des arts nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée2. » La mise en scène ébauche une relation entre le texte et la danse d’une belle sensibilité. Un dialogue sensoriel troublant qui mériterait d’être développé. Il semblerait que cela soit prévu lors des prochaines sessions de travail.

Du plus intime au plus monstrueux faits historiques

Charlotte vit avec une double menace de mort, l’une venant des nazis et l’autre liée à la tragédie de sa famille. En quête de liberté et pour échapper à la folie, elle plonge dans le dessin et l’écriture. La musique provoque ses textes et ses peintures.

Comme dans l’écriture, la mise en scène glisse subtilement du plus intime aux faits historiques. La relation comédienne-danseuse révèle une grande sensibilité. Le petit corps recroquevillé de la danseuse épouse les tourments de l’artiste. Et puis, vient le grotesque dans une vidéo de Donald singeant Hitler.

En fin de présentation, les violons envahissent le plateau. Joie et optimisme prolongent les derniers mots de Charlotte à son bien-aimé : « il se peut […] qu’avec cette guerre le spectacle que les hommes se sont donné s’achève. Que toute l’humanité – éprouvée par la souffrance et les expériences les plus dures – marche au-devant d’une vie plus vraie plus vivante. »

Souhaitons à cette création de rencontrer ses premiers spectateurs dès la saison prochaine, tant elle est un étonnant voyage poétique.

1 Lettre à Amadeus Daberlohn, paragraphe 18

2 Charlotte de David Foenkinos

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