Médéa, cartographie d’une barbarie

Médéa est une commune située dans l’Atlas à une centaine de kilomètres d’Alger. En 1997, Alima Hamel dont la famille est originaire de ce village apprend le décès de sa sœur à Médéa. Le médecin légiste rapporte que la femme est « morte de mort violente ». Depuis la tragédie, Alima chante sa disparition. En 2020, elle monte sur la scène des Bouffes du Nord, pour raconter cette tragédie nommée Médéa mountains. Dès le début, une délicate mélodie arabe saisit le public plongé dans la pénombre. La barbarie des années noires algériennes est mise en lumière dans cet écrin parisien chargé d’histoire. L’écriture rugueuse accroche la douce poésie visuelle pensée par Aurélien Bory, le metteur en scène. Seule sur scène, Alima interprète un récit dont elle est l’auteure.

Au commencement, Alima occupe le centre de la scène. Sa grande silhouette athlétique dégage force et sérénité. Ses cheveux sont ébouriffés. Des grands yeux noirs percent l’obscurité. Ses mains tiennent une petite lampe allumée qui renvoie une couleur rouge à travers sa chair brune. Elle chante une chanson arabe. On aime cette soyeuse intimité.

Devoir de mémoire

Son chant glisse dans un récit en langue française. Alima est l’une des cinq enfants d’une famille algérienne exilée à Nantes après la guerre. Dans les années 1980, sa mère place ses sœurs, dont Dour, chez un membre de la famille resté à Médéa. Dour se marie. Elle est la mère d’un petit Camel. Un jour, sa famille est entièrement massacrée. Camel est le seul survivant. « Morte de mort violente. » Alima veut savoir.

Une poésie visuelle avec des mots âpres

Pour honorer la mémoire de sa sœur, Alima témoigne. Visuellement, le récit s’inscrit délicatement dans la salle aux murs défraîchis et aux matériaux bruts. Sur le plateau, quelques lumières indirectes éclairent un papier Kraft suspendu sous l’alcôve. Comme un voile, le papier brut crée une séparation entre la face et le lointain. La comédienne crée des ombres sur le papier transparent harmonieusement intégré dans l’ambiance ocre et terracotta. Un écrin brut pour des mots rugueux.

A mesure que l’histoire se déploie, la comédienne trace des lignes sur la feuille beige. Parallèlement, un stylet mécanisé y esquisse le contour d’un territoire à l’encre noire. A la manière d’une cartographie, une forme abstraite se dessine progressivement. Telle une métaphore, la machine dessine la mémoire en train de se révéler.

Des mots rugueux

Avec une voix calme et une parole lente, les mots sont simples et quotidiens. Dénué de lyrisme, le texte accroche. Les mots cognent. Le rythme s’étire lorsque la comédienne n’est plus qu’une ombre derrière son rideau de papier. L’âpreté du langage est en décalage avec le chant et la poésie visuelle.

Vingt ans après le drame, Alima dégage calme et sérénité. Aucune colère. Aucune violence. La sincérité des mots échappe au pathos. Comment ne pas être touché par une telle barbarie ? Médéa mountains, pour ne pas oublier.

Médéa Mountains, conception, textes et interprétation d’Alima Hamel, mise en scène d’Aurélien Bory est à voir aux Bouffes du Nord jusqu’au 21 Mars.

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