Les innocents, c’est nous

De toute évidence, la dernière création d’Alain Françon interpelle par son étrangeté. Ce soir-là, dans le grand théâtre de La Colline, un moment théâtral rare est survenu. Le metteur en scène s’est emparé du texte de Peter Handke, Prix Nobel de Littérature, Les Innocents, Moi et l’inconnue au bord de la route départementale, une écriture entre poésie et philosophie. Le drame se situe sur un chemin libre, « non-utilisé ». Ici, il est question d’humanité. La confrontation d’un homme, personnage interprété par Gilles Privat, avec les Innocents, un groupe de comédiens admirables. Arrivé seul sur ce morceau d’asphalte, l’homme prétend être sur sa route, la seule encore libre sur la terre, non étatisée, non socialisée, non cartographiée. En entrant sur son territoire, les Innocents bousculent ses certitudes. Hors du temps, la pièce est une promenade onirique au cours des quatre saisons.

© Jean-Louis Fernandez

Dans l’obscurité, une voix off suggère de « laisser venir. Laisser souffler. Laisser rêver. […] Laisser d’abord venir la scène.- » Une invitation à recevoir le drame sous la forme d’un rêve. Sur scène, l’homme que l’on comprend – à posteriori – être Handke, se réjouit d’occuper sa route. Une joie interrompue par l’arrivée des Innocents.

La scène est une large route goudronnée au milieu des champs. Les corbeaux croassent. Sur les côtés, des miroirs étirent le joli paysage aux douces couleurs mêlant des tons sur tons gris, bleus et verts. C’est le printemps.

© Jean-Louis Fernandez

Habillés pour les beaux-jours, les Innocents déambulent joyeusement sur la route comme une nuée finement chorégraphiée par Caroline Marcadet. Se sentant envahi, l’homme leur demande de partir. Cette route est la sienne. L’homme indique qu’ici « c’est la route où jamais dans la vie une armée n’est passée, ni une vaincue ni une victorieuse ». Avec malice, Handke-Privat décrit le système établi par notre civilisation. L’homme est ici pour préserver ce « dernier chemin libre ». Les Innocents en ont décidé autrement. La tribu est venue répandre l’amour.

L’homme et le Chef des Innocents

A l’automne, le drame bascule. Seul sur la route, l’homme découvre des morceaux de papier abandonnés par les Innocents. Il s’agit de coupons de cinéma, de tickets de caisse ou de numéros de téléphone. Ses billets révèlent aussi des secrets amoureux et des confessions religieuses. Avec ses révélations allant des futilités de la vie aux secrets intimes, les Innocents sont finalement des gens ordinaires. Ils sont l’Humanité.

© Jean-Louis Fernandez

Les moments forts

Un des plus beaux moments de la pièce est la longue discussion entre le Chef et l’homme sur le vivre ensemble. On parle de pouvoir, d’économie, de la liberté. Cette déambulation philosophique fait tituber l’homme accusé de « Monologue-né » par le Chef des Innocents. L’homme chancelle, balbutie. L’hiver est arrivé.

Suit le deuxième moment fort. Perchée sur une cabane, l’inconnue jouée par Dominique Valladié, divague singulièrement sur la vie des oiseaux. Pendant ce monologue dénué de sens, le spectateur n’a qu’à lâcher-prise et se laisser bercer par la mélodie du langage.

© Jean-Louis Fernandez

Le théâtre est un songe

L’homme radote de plus en plus. Il s’égare jusqu’à se dédoubler en moi dramatique et en moi épique. Dans la pénombre et comme dans un songe, un ultime tableau esquissant les silhouettes des Innocents – partition de l’humanité – achève cette épopée sur une aporie. Aporia ! résonne dans l’obscurité. Au final, ce cheminement insoluble a créé un acte théâtral. Tel un rêve éveillé, Alain Françon a magnifiquement – et fidèlement – mis en scène les paroles faussement errantes de Peter Handke.

Les Innocents, Moi et l’inconnue au bord de la route départementale est joué à La Colline jusqu’au 29 Mars.

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