Black Out, une performance graphique

Black-out renvoie à l’extinction de la lumière ou de la conscience, autrement dit le black-out évoque le mouvement entre deux états. C’est d’un basculement dans l’obscurité dont il est question dans le surprenant spectacle de Philippe Saire.


Copyright @ Philippe Weissbrodt

Des spectateurs-observateurs

A la frontière entre la danse, les arts plastiques et la performance, Black-out est une magnifique expérience multisensorielle. Le rapport scène-salle est inédit puisque les spectacteurs sont debout et accoudés autour d’une scène de 25 mètres carrés située à trois mètres en dessous de leurs yeux. Dès son entrée, le public est placé à mi-chemin entre la position d’un spectateur et celle d’un visiteur. Ce dispositif zénithal introduit un nouveau statut pour le spectateur-observateur. Il permet de percevoir et de ressentir des émotions touchant l’intime.

Les corps sont sur-exposés d’une part aux regards plongeant du public
et d’autre part à la lumière blanche intense des projecteurs. Le plateau est éclairé comme s’il y avait un soleil de plomb. Puis, la scène bascule dans l’obscurité totale par l’invasion de matière noire. Des seaux de graines noires – on dirait du charbon – sont déversés sur le sol blanc. Les maillots sont recouverts par des tenues collantes noires. La lumière évolue vers le clair obscur puis le noir total. Au final, la mort est signifiée par une scène enterrement. Ainsi, le noir absorbe, engloutit et provoque la disparition des trois danseurs et de l’esthétique géométrique qu’ils dégageaient.

Les traces graphiques de la performance

Philippe Saire est parti d’une écriture graphique c’est à dire qu’il a travaillé à partir d’une feuille de dessin. Cela nous renvoie à la performance de Trisha Brown, It’s a draw. La première image du spectacle fait penser à une terrasse ensoleillée où trois personnés bronzent au soleil. Les serviettes aux imprimés géométriques renvoient à l’art cinétique de Vasarely ou à l’expressionnisme abstrait de Rothko. Fait du hasard, l’abstraction graphique se retrouve aussi sur les tatouages des danseurs et sur leur maillot de bain.

Copyright @ Philippe Weissbrodt

La danse et la performance sont des éphémères alors que les arts plastiques sont permanents. C’est justement cette opposition entre éphémère et pérénité qui intéresse Philippe Saire. Il prend le contre-pied de l’éphémère de la danse en laissant les traces du mouvement sur la scène. Les formes sont maîtrisées lorsqu’elles sont réalisées avec des pelles. Par contre, elles sont plus aléatoires quand elles résultent des mouvements des danseurs.

Copyright @ Philippe Weissbrodt

Des corps instinctifs

La matière noire modifie le corps des danseurs. Leurs gestes oscillent entre des mouvements intentionnels et d’autres sans but précis. Lorsque les deux hommes engagent un corps à corps au sol, leurs gestes sont désordonnés et les dessins en résultant sont aléatoires. A ce moment, les corps sont instinctifs voire primitifs. Cela nous rappelle le contact improvisation, danse initiée dans les années 1970 par Steve Paxton et Yvonne Rainer. La matière organique et les graines se confondent dans une matière rude et brute. Cette rugueur est amplifiée par la projection des graines sur les murs de bois qui provoque des vibrations sur la balustrade où sont accoudés les spectateurs. En revanche, lors de la séquence des grandes fentes, les actions sont volontaires et prédéfinies. Les artistes ont ainsi la double fonction : danseurs-plasticiens.

La dramaturgie de l’engloutissement se dessine ainsi de manière esthétique et poétique. Black-out est une invitation à vivre l’expérience intime d’une extinction par le noir, libre à chacun de vivre sa propre histoire.

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